Karaoké

Ça fait maintenant onze jours que je suis handicapé dans un pays où les éclopés se comptent par milliers. Trente-cinq ans après la guerre, on voit encore quotidiennement des victimes de l’agent orange, des armes et des mines. On aurait tendance à croire que les Vietnamiens soient devenus indifférents ou insensibles. Je le serais probablement. Il n’en est rien !

Je suis arrivé à Dalat dans un camion qui servait à la fois d’ambulance et de remorqueuse. À l’hôtel, on s’est empressé de m’aider à descendre, à amener mes bagages à la chambre et remettre ma moto en état.  On nous a même offert la meilleure chambre au prix de la moins chère afin de m’éviter d’avoir à monter trop de marches. Lorsque j’ai quitté l’hôtel pour séjourner à l’hôpital à temps plein, les gens de l’hôtel m’ont demandé de revenir leur donner des nouvelles. Chose que j’ai faite, évidemment.

Et les histoires semblables sont nombreuses. Nous allons manger au même restaurant tous les jours. Et tous les jours on prend de mes nouvelles. Le chansonnier connaît nos noms et la gérante m’a donné son numéro de téléphone : ‘’ si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi’’.

À l’hôpital, une femme me faisait la conversation en attendant son mari très malade. Lorsqu’elle a su que je n’aimais pas manger de la soupe au déjeuner, elle est allée me chercher des œufs à la cafétéria et m’a donné un pain aux raisins complet et de la confiture de fraise maison.

Quand je marche dans la rue, les gens s’arrêtent et me demandent ce qui m’est arrivé, sans jamais être amusé. Je sens toujours un immense respect et leurs vœux de prompt rétablissement semblent toujours honnêtes.

Mais ma perle revient au propriétaire du billard en face de l’hôtel qui se donne un mal de fou durant la journée pour nous trouver le seul antidouleur qui fasse effet apparemment au Vietnam. Et ce n’est pas pour faire de l’argent, car il a toujours refusé qu’on le paye. Sa quête est compliquée, car ses contacts dépassent rarement trois semaines dans le métier, après quoi ils se font prendre.

C’est agréable de s’éterniser dans une ville. Le gars du dépanneur sait qu’on veut deux Sting rouges, le serveur du restaurant sait que je préfère la soupe au brocoli et Carl le potage aux légumes de Dalat. On se sent un peu chez soi.

On a rencontré deux Anglais et une Suissesse avec qui nous sommes allés dans un karaoké. Voir les Vietnamiens chanter la chanson communiste en chœur avec les mouvements presque hitlériens valait le détour. Après avoir entonnés Morning has Broken de Cat Stevens et Frère Jacques de… ben de notre jeunesse, nous en avions assez alors nous sommes rentrés. Une demi-heure dans un tel endroit vous assure un mal de tête épique. Les Vietnamiens n’ont aucune notion de ce qu’est la pollution sonore. Et les exemples sont nombreux. Il y a d’abord le klaxon qui est utilisé pour tout et pour rien, et ce, à toute heure. Il y a ensuite la propagande qui prend la forme d’un camion avec des haut-parleurs sur le toit. Il y a aussi les vendeurs ambulants qui signalent leur présence avec un machin qui fait pouet pouet. Il y a les hommes qui se raclent la gorge et qui crachent. Il y a les motos deux-temps. Il y a les gens qui changent leur sonnerie de cellulaire en permanence et il y a le karaoké ou le principe est de chanter le plus fort possible et de coller les deux micros le plus proche possible afin d’avoir une distorsion qui vous égratigne les tympans.

Et revoilà justement la vendeuse de carton avec son pouet pouet. Non, ils ne m’intéressent toujours pas vos cartons.

J’ai vendu ma moto aujourd’hui. Au total, l’aventure à deux roues m’aura coûtée cinq cents dollars, quarante piqûres, trente pilules, trois jours d’hôpital, deux livres de peau et une canne, mais vous savez quoi ? Je referais exactement la même chose. Sauf. Enfin…

Il y a une chose que ce voyage m’a fait découvrir. L’amitié avec un grand A. Celle qui se fou des accidents et du temps perdu. Celle qui rend tout amusant et agréable. Celle, qui vous rend fier et qui me sert la gorge en écrivant ses lignes.

Tu m’as été indispensable. Merci  mille fois.

Au plaisir !

Laurent

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